C’était une simple et belle histoire, commencée il y a plus d’un siècle… en 1907.

Dès son plus jeune âge, Marcel Alaime, né à Paris en décembre 1896 dans la rue au bien joli nom « de la Montagne Sainte-Geneviève », avait la passion de la musique et plus encore, celle du violon.
Il était orphelin, ayant perdu son père à l’âge de 12 ans. Sa mère, vaillante et réaliste, lui avait promis de lui faire apprendre à jouer cet instrument à la condition… qu’il ait, à côté, un vrai métier !

Il avait alors mis ses dons artistiques naturels au service du dessin, celui d’art et l’autre : celui des industriels, des projeteurs… comme je l’entendais dire dans ma jeunesse. Il avait aussi obtenu le Brevet qui à l’époque, permettait de devenir instituteur ! Peu dire que mon père avait plus d’une corde à son arc !

Il aimait à écrire : dans les années 20, sa petite méthode d’enseignement du violon, qu’il avait intitulée « Quelques conseils pratiques à mes élèves », plus tard des récits de voyage, des nouvelles… Et peindre.

Il était parvenu au bout de son rêve d’enfant : jouer du violon et enseigner l’art et la pratique du violon. Très bon instrumentiste et concertiste, apprécié dans le monde des musiciens professionnels de l’« entre deux guerres », il se produisait, au pupitre des premiers violons, aux Concerts Pasdeloup et aux Concerts du Conservatoire ; ma mère, la pianiste, se plaisait à reconnaître ces talents à son mari… et à nous les rappeler, bien des années plus tard.

C’était alors la période glorieuse de son violon, de cet instrument qu’il jugeait exceptionnel, à qui il vouait un véritable culte et avec lequel il avait tissé une relation étroite et très particulière que tous les instrumentistes connaissent et éprouvent, celle qui se noue entre un être humain et un « objet inanimé » qui a une âme, « qui s’attache à notre âme et la force d’aimer », si émouvant vers final du poème de Lamartine « Milly ou la terre natale » que je ne peux relire sans avoir la gorge serrée et les larmes aux yeux...

Sorti en 1907 des mains magiciennes d’un luthier parisien du nom d’Adolphe DUPARY (écrit à la plume et à l’encre sur une étiquette collée à l’intérieur), ce violon que mon père appelait « mon Stradivarius », il l’avait peint sur une toile, qui se trouve toujours en bonne place chez moi, sa fille, à Besançon.

Sinistrés à la fin de la guerre, mes parents s’étaient vus obligés de quitter Paris à regret, et de s’installer dans la maison de la famille de ma mère, dans le Pays de Montbéliard. C’est là que remontent les souvenirs musicaux de ma petite enfance, baignant dans les sonates et autres pièces pour violon et piano que mes parents proposaient régulièrement à leur petit public familial.
Ah, la « Méditation de Thaïs » de Massenet, jouée par mon père, accompagné par ma mère au piano, c’était quelque chose ! Jamais par la suite aucune interprétation de cette page ne m‘a semblé plus juste ni plus belle…

Alors bien sûr, mon père avait cherché à faire de nous des musiciens, à nous transmettre son art ! Mais hélas pour lui, nous étions des enfants récalcitrants, pas vraiment doués non plus, il faut bien l’admettre… Mon père était un brave homme, il ne nous aurait jamais forcés.

Le violon dans son robuste étui de bois épousant exactement ses courbes harmonieuses, avait été de tous les voyages, de tous les déménagements, de tous les bouleversements, toujours prêt à jouer sous les doigts véloces du concertiste et de l’enseignant. Qui aurait dit qu’un vilain et sordide coup du sort s’abattrait sur lui des dizaines d’années plus tard, bien après la mort de son « maître en
musique » ?…
… Et déclencherait chez la propre fille du violoniste, qui avait voulu de toutes ses forces rattraper le temps perdu en exhumant l’instrument, la plus grande douleur qui puisse s’imaginer : mélange de culpabilité, de remords, d’accablement, d’incompréhension, d’angoisses, de désolation…
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